LA BELLE ET LA BÊTE

Poèmes de Michel François Lavaur : petite anthologie personnelle.
Cest textes sont tirés d'Argos et de La grande ourse, édités par MFL à Traces (se procurer ces recueils : voir cette rubrique). Beaucoup relèvent du genre du bestiaire, ce qui veut dire qu'ils rencontrent l'humain à travers sa part animale : "la belle et la bête ne sont que deux faces inverses au poker de la vie". Pour ceux que la question intriguerait : "Si le titre n'est pas avant le texte, c'est qu'on n'apprend souvent que longtemps après le nom de l'animal". Les dessins illustrant les textes sont de M.F Lavaur.

 

 

 Comme le cri d'un train
perfore la nuit moite
d'une veillée funèbre

le sillage des balles
au-dessus des tranchées
perce encore les brumes
de ta mémoire

vieil homme éteint
dont les deux mains
tremblent dans le pelage
d'une chatte sereine
et puisent juste assez
de chaleur pour survivre.

LA CHATTE

 


 

J'ai peint le gibier mort: pastel, huile, aquarelle, pour conserver un peu le faisan, le garenne.

C'étaient l'art et l'étude, le paisible plaisir de la nature morte, plus innocent que celui de la chasse. Moins trophée que témoin.

Mais mon chien raide, immense et lourd au fond du coffre, mort d'un arrêt cardiaque, dans la chaleur torride, pendant le trajet vers la terre ancestrale, le retour anonyme et chaque fois unique au paradis des siestes sous l'auvent de la caravane et des balades au grand air, de puys en combes, quand le maître a le temps de batifoler et vagabonder avec son loup domestique. Mon grand berger, mon vieux copain, déjà charogne.

L'enterrer le soir même, au fond du jardin de mon défunt père, dans la nuit tourmentée d'éclairs et de pluie forte.

En mains, pelle ou pioche, je faisais le poème que je n'écrirai pas sur cette inhumation sans rite ni cérémonie, tandis que j'ahanais comme un forcené sur un sol armé de pierres sous le fer, bardé, cuirassé par ta sécheresse, soudain bloc de refus que ta furie des eaux n'attendrissait qu'à peine.

Trois mois durant, après cette âpre veillée de fossoyeur, je n'ai pas rédigé une strophe, aligné trois mots, autres que professionnels.

Cependant, quand je peaufine une marquetterie de phrases, des milliers d'humains agonisent en vain, des millions d'animaux se tordent de douleur muette ou crient leur détresse, vers ma plume artisane.

Cependant, à l'instant, un père prend son enfant mort.
Cependant, cependant, c'était mon ami chien.

ULYSSE

 


 

Quand on tue le cochon,

(mais cet indéfini c'est un homme, un tueur qui tient le couteau, tandis que d'autres brais maintiennent la bête; c'est une main sur quoi le sang gicle et coule; l'odeur et le cri de la vie qui sent l'agonie planter ses banderilles de terreur dans le cœur même de ses énergies, diffuser son venin imparable, jusqu'aux plus fins des capillaires, aux cellules secrètes)

quand on tue le cochon c'est la mort tacitement apprivoisée, celle qui nourrit, sans laquelle aucun choix n'est possible, nulle joie, espérance ou plaisir ne se peut concevoir.

La souffrance, la peur, la faim, la détresse suprême sont exorcisées par ce rituel du cochon immolé dans une cour de ferme.

LE COCHON

 


 

Acculé bousculé dans les touffes
le lérot
n'est pas plus affolé
sous les dents de la martre
qu'insomnie de jeune père
où la loupe de la nuit
aux feuillets d'un magazine
cerne dans une rigole
le ventre ouvert
sous les entrailles
d'une femme qui fut jaune
tandis qu'un soldat sans armes
pleure et n'ose enterrer son
fils baptisé au napalm.

LA MARTRE (pour J. Souchu)


Ce n'est autour d'une échine de roche posée comme un ours mort
qu'un lagon de gravière pas plus grand qu'une aire de grange
au milieu d'un atoll de rocaille avec des buis nains, des œillets et des pins bonsaïs
sur l'océan sec du Larzac.

Mais ce jardin zen (par quelle magie niché au plus secret de ces étendues désertes d' herbe rase et rare)
a des vertus, des ondes que jamais ne saura soupçonner le touriste.

Si vous allez au cœur du causse, à pied loin des drailles, des bergeries et des dolines,
vous trouverez peut-être, avec votre seule innocence, cet écrin où l'été se dénude.

Si vous avez autant de foi que ce lieu de pouvoirs
vous verrez palpiter le flanc de la bête
et bouger, grogner même,
dans son sommeil l'ours.

L'OURS

 


 

Il était là depuis toujours,

doux et patient, tendre et fidèle.
Il veillait déjà sur la chambre
bien des nuits avant la naissance
de l'enfant dont il fut le double.

Venu du pays des peluches
avec cet air de koala
qui descendrait d'un autre monde
il semblait fait pour l'amitié.
Il écoutait sans interrompre,
comprenait tout, n'oubliait rien.
Il savait garder un secret
et consoler mieux que personne.

Maintenant encore il demeure
le porte-chance de l'adulte
qui vogue au large en solitaire.
ballé‚ au fond de la couchette
il fait le tour de la planète
comme un discret mousse de poche
et n'a jamais le mal de mer.
NOUNOURS

 

Comme un rostre de souche noircie par le feu
jette un haut-le-corps sur ta promenade
(et son mutisme crie à l'étal du ciel rouge
dans cette fauverie du crépuscule)
la bête obscure est là qui te regarde.

Le jour la dilue mais le noir la révèle
elle épie tes faux-pas et te harcèle
invisible et sure d'elle

un jour ou l'autre elle t'aura.

LA BÊTE

Que je mâche ou machonne, marche ou leçonne, fane ou rime, flâne ou trime, quelque nerf sensitif me relie à mes besteries.

Je ne fais pas mine d'être visité par la déesse. Je n'en ai pas toujours le contrôle. Et pourtant chaque frôlement, chaque cri, crissement, odeur ou couleur, chaque reflet inscrit en moi ses échos et ses traces. ça me conforte. Ces éléments me sont indispensables comme l'air et l'eau. J'y puise sève. Je m'y enracine si profondément que privé de mon biotope, sans mon épouse et nos enfants, je ne suis que baudruche. C'est vivre en poésie. Pas une religion, ni une science. Seulement la présence consciente et l'écoute attentive, avec le faire pour recueillir et conserver le fugitif. Et le projet, non d'un moralisme, mais d'une morale, au sens premier : quelles mœurs adopter pour exister en harmonie, agir en symbiose avec mes commensaux, mes prédateurs et mes proies.

Quand il ne restera de notre union ( la raison de l'homme et l'instinct de la bête ) que ce corps en suspens sur la peur, quand viendra l'heure ultime, c'est lui tout entier qui devra composer avec elle pour le dernier passage, l'animal éphémère qui voulut vivre comme un petit Lavaur de campagne.

LE LAVAUR

 

 

 Il a sa tête de cheval
enluminée l'évangéliste
Marc dont le nom voisine avec
celui breton de l'animal
(peut-être par-dessus les siècles
avec Epona déesse
des chevauchées et moeurs équines).
au sable mat du parchemin
que l'on dit de Landévennec
il a cet air de saint ermite
nourri de lait d'oeufs et de simples
qui psalmodie parmi la lande
éperdu de ferveur sublime
dans les brouillards du Ménez-Hom,
Il fait sans fin le même geste
qui nargue ou conjure l'Ankou
Aux pages de l'évangéliaire.

MAR'CH

 

Vaisselle
Vieillotte.

Caillé
Dans la
Faisselle

Repas
De restes.

Cahier
De notes.

La blouse.

Des gestes
D'aïeule
Si seule
Qui cousent.