Christian Cottet-Emard

Christian Cottet-Emard a bien voulu m'autoriser à reproduire ici quelques "petits poèmes en fraude" de son recueil  L'inventaire des fétiches, édité par Orage-Lagune-Express. Quelques "fétiches", donc, repères fragiles obstinés comme la vie pour habiter le monde.


Mues

Ce que nos pas écrivent dans le grand livre des campagnes est notre seconde parole, tout comme nous avons parfois une seconde nature.

Ponctué d'effleurements et de silences, le discours de la marche a su s'allier aux lierres, aux chiendents, aux lichens et aux mousses pour survivre aux tentations de mutisme et d'absence. En cheminant, nous inscrivons notre attente dans un espace qui nous sied comme un gant, car il finit par contenir toute incongruité pour ensuite la laisser à notre portée, la maintenir à notre disposition.

Dès lors, aucun objet, pas même cette carcasse de voiture à demi fossilisée dans la terre d'un talus ne nous posera question. En quoi d'ailleurs cette épave, à cet endroit précis, nous étonnerait-elle plus qu'un merle gisant ou une mue de lézard sur le bord de la route?

Passée la première surprise, notre langage de promeneur, toujours aux aguets, s'empresse de recycler tout ce réel en décomposition comme le feraient l'humus ou la mer pour l'oiseau pétrifié.

Nous pouvons alors passer notre chemin jusqu'au prochain regard.
 



 
 
 

L'avance

De prairies en jardins et de parcs en forêts, les végétaux poussent. Aucun verbe en correspond mieux au désordre de l'herbe, à la houle des foins, à l'obstination du lierre ou à l'élan de la futaie.

La moindre graminée pousse aussi fort qu'un chêne ou un sapin dans la force de l'âge. Les champs passent murailles, sautent ruisseaux et perdent les chemins au grand galop. Pendant que ronces et liserons rôdent et maraudent au creux des potagers, l'Androsace écarte les fissures des rochers pour prendre racine sur les sommets. Rien ne végète moins qu'un végétal qui décide de coloniser un espace. Dans les maisons et les cabanes où l'homme a relâché sa vigilance, les friches entrouvrent les portes, les lichens grimpent le long des murs pour rejoindre les arbres qui entrent par les fenêtres.

Dans notre intérêt, il nous faut épouser cette progression, rallier la cause des vignes à l'assaut de la pierre du temps, nous laisser pousser par ces plantes qui nous précèdent et nous succèdent, absolument.
 


Fontaines

L'eau des fontaines ne pleut ni ne sourd, elle ne naît ni du ciel ni de la terre mais à la source des lèvres ou dans le creux de la main. Elle est l'écho de l'arbre et de la chair pour que renaisse à la craie du silence notre langue épuisée en mots vaincus.

Le verbe se tarit lorsqu'il nous faut parler de l'eau et de la sève et de la main de nos forêts libérant par le ciel une gerbe d'oiseaux.

Au seuil d'aridité, elle ruisselle et creuse en nous une soif de la soif pour qu'à jamais s'allie la pierre du temps à la cause des vignes sauvages. Si la forêt murmure l'eau, toute fontaine au milieu d'un village ou d'un quartier accorde la parole à notre été.

Deux cerises à la bouche, nous n'existons jusqu'aux prunelles que par une alchimie d'eaux multiples. Aussi, tressaillons-nous au soleil, d'inquiétude, en l'absence de fontaines, comme toute chair indolente mais traquée.

A l'heure où tout conspire autour de leur offrande, nous ne pouvons que leur confier notre précarité de grive en vigne et veiller à demeurer toujours du côté où l'eau coule.
 


A l'affût de la saison

Mon tour de marché tourne toujours court, quelque soit son objet (professionnel lorsqu'il faut dresser la liste des prix courants, ou personnel quand il s'agit simplement d'engranger des provisions).

Faire son marché n'obéissant plus, en ces jours de pléthore, à un impératif de ravitaillement, seuls demeurent, en ce rite, le fétichisme de la nourriture achetée en plein air, sans doute une résurgence de l'instinct de cueillette, et le bonheur de surprendre la saison à chaque moment de son avance (éclatement des fruits lourds d'orages et de canicule en été, acidité des baies préludant à l'automne, craquelures des légumes secs dans le sel de l'hiver avant la pâleur et l'amertume des premiers bouquets de printemps).

Une poussée du vieux désir de peindre, en quelque sorte, face aux chefs d'œuvre des saisons modestement piqués d'ardoises dont il faudrait comparer les chiffres...

Enfin, la conscience de l'ultime vanité qui consiste à publier les prix des denrées vendues la veille, détournerait de ses devoirs de mercuriales le plus attentif des chroniqueurs.
 


Vieux murs
Un vieux quartier reste un village, irréductiblement, jusqu'au bout des murs. Pas une pierre en ces façades où ne vienne cogner la sève d'un chiendent, d'un lierre ou d'une vigne pour qu'en l'espace d'une vie s'allie le végétal au minéral.

Tant de jardins rouillent leurs grilles entre ces maisons et ces usines de brique et de mousse que les animaux s'y méprennent, peuplant greniers et caves, cheminées et lucarnes.

Les natifs de ces îlots ont dessiné dans leur enfance des toits de tuiles qui penchent... Plus tard, quelques uns y ont construit de petites fabriques qui ont crachoté un peu de fumée dans le ciel avant de s'endormir sous la vigne vierge.

Aujourd'hui ceux qui ont peut-être travaillé dedans passent devant lentement comme cette vieille femme et son époux, cheminant l'un derrière l'autre, en s'appuyant au guidon d'un vélo sur lequel ils sillonnaient jadis les campagnes.


 

Notice biographique de l'auteur

Bibliographie

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