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Laurent Margantin



(ces poèmes ont déjà été publiés dans les cahiers de géopoétique (numéro 5))



Komm ins Offene, Freund !



Hölderlin



EN SOUVENIR D´ANCIENS VISAGES



C´était un automne pareil à celui-ci,
automne de longues marches et de paroles brèves,
soufflées, aussitôt dites, par la bourrasque.

Nous préférions à la propreté grise de la ville nouvelle
la bouillasse des chemins, que nous rejoignions au-delà de Pontoise
en suivant la Seine, et, plus loin que le confluent, l´Oise.
Depuis les hauteurs d´Herblay,
Paris semblait un champ de ruines moderne.

Il pleuvait souvent, nous entrions dans des cafés
où l´on parlait à voix basse, où quelques-uns se taisaient
toute la journée, occupés à compter les péniches qui passaient.
Et nous apprenions nous-mêmes à ne plus parler,
à oublier un peu les livres, et ce qu´il fallait en penser.
Entre deux averses, nous allions en silence.

A Pontoise, nous montions sur les hauteurs de la ville,
jusqu´au musée municipal,
pour n´y trouver que des tableaux impressionnistes
aussi tristes et gris que le ciel à la fenêtre.

Ce ne pouvait être là la destination.
Plus que tout, nous désirions une échappée.

Qu´est-ce qui nous entrainait vers ce lieu
qui était pour nous comme la pointe déchirée d´une côte,
comme le cap extrême d´où apercevoir un autre continent ?

Dans les ruelles, en ce mois d´octobre, les ateliers étaient fermés,
la clientèle absente. Nous marchions au hasard dans ce pays désert,
que nous connaissions déjà, pour l´avoir tant arpenté...

Marche un peu lugubre dans ce village mort,
puis dans les champs de tournesol,
nous éloignant du cimetière.

Gauguin avait foutu le camp, crachant sur cette Europe exsangue.
Vincent avait préféré s´arrêter ici, cherchant lui aussi une vision.

Il ne restait de cette recherche, présents en nous-mêmes,
que les morceaux brisés, broyés d´une mosaïque,
que les multiples signes d´une fulgurante exténuation,
et, ici même, au bout des terres, une douzaine de corbeaux
qui, partis pour aucun Dehors, peignaient la tempête.




LETTRE DU HAUT-PLATEAU




La fenêtre s´est ouverte sur le pays pétrifié,
vent tiède du soir, souffle apaisé du monde.


Je voudrais te parler de l´immensité ruiniforme de ces lieux,
mais comment t´écrire, depuis cette terre qui efface les signes ?

Arrivé ici, on te présente les morts:
le hameau compte deux douzaines d´âmes,
dont les trois-quarts sont domiciliées au cimetière,
charmant petit cimetière au muret effondré
(lugubre, comme il se doit, la nuit)
sis entre l´ancienne école et l´église bouclée.


Marchant entre les tombes,
j´ai cherché en vain à lire quelques noms, quelques dates.
Marchant entre les tombes,
j´ai pensé à des visages disparus dans la pierre granulaire,
érodés avec elle, dévorés par les vents.

Au-delà des maisons, sur la plaine,
nombreuses sont les pistes qui, au milieu des chardons
et des buis, conduisent à des rochers écroulés,
à des murailles dolomitiques détournant l´aller.

Je me suis lentement repéré dans ce chaos.

J´ai appris à reconnaître les failles
cachées par quelques arbustes.

Je me suis même représenté, quelquefois,
sous mes pieds, le dédale calcaire,
envisageant ce gouffre avec calme.

Je me suis approché, semaine après semaine,
de ce qui ne respire pas, ne croît pas, ne s´épanche pas,
de ce qui se défait et s´effondre au fil des jours pluvieux ou secs.

J´ai oublié toute statuaire, toute forme, quelle qu´elle soit,
inventée dans la pierre par un homme.

Et s´est développé en moi, presqu´imperceptiblement,
ce que j´ai cru juste d´appeler
une conscience minérale, ouverte à la beauté de l´informe.


MARCHE AU PAYS INITIAL

Morvan


1.

Si je ferme les yeux, je retrouve ce chemin
qui descend vers la forêt,

et, à travers lui,
le hasard des marches multiples,
d´autres chemins sinueux et éphémères,
chemins imaginés, tracés par les averses.

L´espace, encore une fois, parcouru d´échos.



2.

Seconde après seconde,
le soleil signe autrement la terre;
pas après pas,
l´esprit mêle autrement les choses.

Comment croire, d´ici, aux frontières du pays,
vieilles bornes moussues et oubliées ?
Chaque arbre, chaque être abrite ses propres reflets.

La terre n´est plus terre, mais océan.
L´esprit n´est plus esprit, mais...océan.



3.

Souffle et matière,
confluence d´instants dans l´espace ouvert :

Cri sec d´une pie
rasant les hautes herbes de la plaine.



4.

Léchant la plage blanche, l´infini des signes.

Surgit un mot, puis un autre,
blancs d´écume dans l´entremêlement des vagues.






5.


Arrêt brusque:

quelques rochers de granit,
tapis dans l´ombre d´un chêne.




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