JACQUES ANCET

     Je veux vous présenter quelqu'un qui a, il me semble, beaucoup de secrets à révéler. Il faut faire l'effort de le découvrir. Il m'ouvre actuellement les portes de la poésie espagnole et en même temps bien entendu celles de l'âme de ce peuple riche et passionné. Mais il est surtout un poète. Jacques Ancet est l'auteur d'une vingtaine de livres : poèmes, proses romanesques. Il est également essayiste et traducteur. Il habite près d'Annecy où il enseigne l'espagnol dans les classes préparatoires aux grandes écoles. Il a introduit en France l'œuvre de plusieurs poètes comme Luis Cernuda, Vicente Aleixandre, José Angel Valente, Xavier Villarutia., entre autres.

      La poésie de Jacques Ancet est difficile en ce sens qu'elle se présente comme une poésie des limites faite pour conduire le lecteur aux limites de l'être. On peut la première fois, dans les livres de prose, être déconcerté par ces longs paragraphes, privés des repères habituels -- noms et liens de parenté des personnes -- qui fondent dans un récit la continuité des histoires humaines. La ponctuation n'étant marquée que par des virgules sans rien qui puisse signifier le début et la fin d'une histoire. Cependant je ressens maintenant la ressemblance de ce fleuve de paroles avec mon propre fleuve intérieur et je commence à y retrouver un chemin familier. Cette poésie invite à un voyage déconcertant, parfois, surprenant toujours. Jacques Ancet dira à l'un de ses interlocuteurs que son expérience concerne "une présence multipliée, proliférante", qu'elle ne porte pas seulement "sur celle des choses dans leur infinité modeste" mais "sur celle des événements minuscules de [sa] vie aussi bien extérieure -- paroles, gestes, actes divers... -- qu'intérieure -- sensations, souvenirs, pensées. " Jean Max Tixier écrit que cet auteur "œuvre dans la discrétion, étranger aux remous de façades et aux contagions des modes" et André Velter dit de cette poésie qu'elle "révèle de vertigineux dénivelés, qu'elle connaît le gouffre, l'abîme, les sommets, les progressions ténébreuses et les joies de l'altitude." Si je cite aussi Emmanuel Malherbet qui voit dans ce poète une écriture silencieuse, qui lui fait penser à ce que Platon disait de la pensée, qu'elle est un dialogue avec soi-même, c'est que ces voix, celle de l'écriture et celle parlée, il les a découvertes ressemblantes presque étouffées et pourtant portées par une lumière unique, celle qui nous viendrait de l'intérieur. La première œuvre que j'ai eue entre les mains a été La tendresse [quatrième volet d'un cycle comprenant: L'incessant, La mémoire des visages et Le silence des chiens]. J'ai été surprise et émerveillée de découvrir comment un homme pouvait ressentir avec autant de profondeur les émotions vécues par une mère en attente et en découverte de son enfant. J'ai imaginé un être qui poserait face à lui pour mieux les regarder les émotions, l'amour, comme des objets fascinants. et après une observation précise, profonde, aurait été capable de s'approprier ces émotions. Est ce l'émerveillement de cette sorte de dédoublement qui a lui rendue nécessaire l'écriture? Ce fardeau merveilleux a-t-il fait déborder son âme jusque sur le papier?. Quand Malherbet ajoute que l'écriture de Jacques Ancet est celle d'un être désirant, qui le sait, et qui ne veut pas perdre l'objet de son désir, la nécessité de La tendresse " me devient évidente. On lit dans Silence corps chemin : " Écrire c'est être traversé " Et je suis là à me demander si à force de s'approprier les poètes espagnols qu'il aime il n'aurait pas acquis ce don d'emporter en lui tout objet d'amour qu'il soit attendu, présent ou mort. Voici quelques passages glanés dans La tendresse :
"Tu n'as pas de visage et sans doute est-ce pourquoi mes mots s'en vont vers toi cherchant à cerner l'ombre que tu es, un chien aboie, des voix parlent, le silence est toujours si fragile, cette solitude où pour la première fois tu viens au monde, où peut être tu pourras aussi, je ne te connais pas, tu n'es rien que l'obscur de ma phrase, cet appel soudain, au volant, conduisant sur une route en pente, le soleil à gauche éclairait les collines et j'ai su que de quelque façon tu devais exister, ombres, visage négatif, tu était là sans corps, sans nom en moi ce présent [...] Je regarde la femme que j'aime [...] mais c'est toi qui parle maintenant, le sang, la bouche d'ombre, intermittent tu clignotes entre les mots [...] je t'appelle dans l'obscure marée de la phrase comment continuer avec ce poids mort des heures qui te recouvrent et qu'il est dur de les repousser, tenter d'être ton rythme d'eau [...] combien de minutes pourrai-je encore tenir le fil, remonter peu à peu vers toi [...].je tends la main comme pour toucher la tienne, mais seuls mes mots peuvent encore t'approcher, un à un ils s'en vont vers toi, te halant imperceptiblement, je t'imagine un jour, ruisselant , sanglant, je te regarde invisible à travers des couches de temps... "
          Qui est ce poète qui dit " La poésie c'est le bruit que fait le monde quand je parle" et encore: " soudain la littérature ce n'est plus parler ( écrire) avec la distance que supposent narration, description ou expression, mais c'est être. On n'est plus en face ou à côté : on est à l'intérieur, dans la peau de l'autre. Et on découvre que c'est la sienne" Ces citations, je les ai relevées dans Le bruit du monde. Ce recueil d'entretiens suivi d'une anthologie, est un miroir fidèle de ce poète. La première phrase m'a cogné le coeur:"Aujourd'hui maman m'a appelé monstre. Tu es un monstre a-t-elle dit . J'ai vu la colère dans ses yeux. Je me suis demandé: qu'est -ce que c'est qu'un monstre. " J'ai alors demandé à Jacques Ancet pourquoi cette phrase commençait le livre et aussi pourquoi cette référence au monstre. Elle est tirée m'a t-il dit d'une nouvelle de quelques pages écrite par Richard Matheson: "Journal d'un monstre". L'écriture maladroite de ce conte rompait, quand il l'a lue vers 13-14 ans, avec les habitudes du bien dire enseignées à l'école. Il en résultait un sentiment d'étrangeté, cette "étrange familiarité dont parle Freud. Dans les treize premières pages de cet ouvrage, Le bruit du monde, Jacques Ancet commente des extraits de cette nouvelle qui a dit-il été à la source de son désir d'écrire : " On écrit parce qu'on ne peut pas faire autrement. Parce que si on n'écrivait pas, eh bien précisément on ne se sentirait plus vivant. Il y a donc dans cet acte une nécessité intime, comme la réponse à une injonction obscure. D'où vient-elle ? On n'en sait rien. Et sans doute une des raisons d'écrire est d'en chercher la source. " Jacques Ancet semble à la recherche du quotidien. Voudrait il se l'approprier , complètement?: Il dit : "le quotidien c'est précisément ce qu'on ne voit pas. Ce qui n'a pas de sens parce que nous en sommes trop proches. Or voir le quotidien c'est aussitôt le perdre. On le monte en épingle: il s'évapore. " Et aussi: "que pour se rendre compte de cette mobilité du quotidien il faut s'y immerger. " Mais le plus important, c'est la distinction qu'il fait entre réalité et réel. Pour lui, ce que nous nommons réalité n'est "qu'une description du monde que nous impose la société dont nous faisons partie, à travers la langue que nous parlons. "[...] "le réel est ce qui la déborde et, en même temps, la fonde. Il n'a aucune forme précise. Il est l'infinie latence donc chaque être, chaque chose n'est qu'une actualisation particulière". Son livre : L'imperceptible nous fait entrer dans cette latence qui est le réel. Ce poème est peut être une explication :

C'est là. Ça n'a pas d'images.
C'est un souffle dans les heures,
un instant comme arrêté,
on ne sait pas, presque rien.
Un vide sous les visages,
sous les gestes quelque chose
qui vacille: ombre ou mémoire.
Un silence qu'on écoute
avec toujours ce qui parle
sans un mot, ce qui se tait.

De son activité de traducteur, Jacques Ancet dit qu'elle est au service du poète et de la poésie; qu'il n'a pas traduit les poètes espagnols seulement pour les faire connaître mais surtout pour se les approprier en les faisant revivre dans sa langue: " je ne traduis pas d'abord parce que je suis hispanisant mais parce que je suis un écrivain français et que je crois ma langue capable de tout " J'ai rencontré Jacques Ancet plusieurs fois. C'est un être silencieux, très discret. Un être à découvrir. Une feuille qui frémit au moindre souffle de vie, et davantage A ces souffles là, imperceptibles. Il me semble que dans sa discrétion il vit plus intensément que nous tous. Qu'il ressent chaque émotion avec force. Jean-Max Tixier le dit "étranger aux remous de façades et aux contagions des modes". Aurait il découvert un des secrets du bonheur? Celui qui appartient à tous, le plus gratuit, celui qui ne demande qu'un effort de dialogue avec soi même? Aurait- il découvert le moyen de vivre davantage?

Hélène SORIS
 
  Textes de Jacques Ancet sur d'autres sites internet :
-Chez Silvaine Arabo
-Chez Jean-Michel Maulpoix


-sur son site

OEUVRES:

Poésie
Le songe et la blessure, Plein Chant, 1972 & 1974.
Silence corps chemin, Ed. Thomas, 1973 & 1975, Mont Analogue Editeur, 1996.
L'autre pays, Plein Chant, 1975.
Courbe du temps, Genève 1975.
Avant l'absence, Eliane Vernay, Genève, 1979.
Lisières, Dominique Bedou, 1985.
De l'obstinée possibilité de la lumière, Eliane Vernay, Genève, 1988.
Sous la montagne, Messidor, 1992.
Le bruit du monde, Paroles d'aube, 1993.
La chambre vide, Lettres Vives, 1995.
A Schubert et autres élégies, Paroles d'Aube, 1997.
L'imperceptible, Lettres Vives, 1998.
Vingt-quatre heures l'été, Lettres Vives, 2000.
La cour du cœur, Tarabuste, 2000.
Poèmes romanesques, proses.
Obéissance au vent I -- L'incessant, Flammarion, 1979.
II -- La mémoire des visages, Flammarion, 1983.
III -- Le silence des chiens, Ubacs, 1990.
IV -- La tendresse, Mont Analogue Editeur, 1997.
Image et récit de l'arbre et des saisons, André Dimanche, 2000.
L'image traversée, Mont Analogue, 2000.
Essais
Luis Cernuda, Poètes d'Aujourd'hui, Seghers, 1972
Neuf poètes espagnols du vingtième siècle, Plein Chant, 1975.
Entrada en materia, Cátedra, Madrid, 1985.
Un homme assis et qui regarde, Jean-Pierre Huguet, 1997.
Bernard Noël ou l'éclaircie, La Passe du Vent, 2000.
Traductions
La plus connue: Jean de la Croix Nuit Obscure Cantique spirituel, Poésie Gallimard 1997, et une liste très longue parmi les plus célèbres auteurs de langue espagnole comme Ramón Gómez de la Serna, Luis Cernuda, Vicente Aleixandre, Xavier Villaurutia, José Angel Valente, Antonio Gamoneda, etc. Son recueil de poèmes La chambre vide a été traduit en espagnol et en arabe, Sous la montagne est également à paraître en espagnol. Des extraits de ses oeuvres parus en revues ont été traduits en allemand, en arabe, en espagnol, en géorgien, en italien , en roumain, en russe...
 
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