DU PAYS DES RENARDS

 

 Levant son parapluie

A demi

Il laisse la pluie passer un peu

Sur son visage.

Il lève les yeux vers la tour dure

Du clocher.

Il sourit. Il pleure presque.

Le grésil sur la toile dure

Tombe avec un bruit sec.

Il pense à de vieilles histoires

Qui semblent celles de sa vie.

 

 

 ❉ 

 

 

La paysanne reste là,

Presque immobile,

Appuyée contre le mur.

Ses yeux se perdent

Dans le souvenir de la nuit

Elle ne sait plus parler.

Voici les premiers aboiements

Du matin. Elle sourit.

Elle s'éloigne lentement

Sur le chemin boueux.

 

 

  

 

 

Comme un jardin douloureux,

Voici la vallée du Louron.

Et d'abord ses murs de pierre

Ses frênes et ses patients chemins,

Ses anciens champs contre la forêt,

Le pas tenace des paysans,

L'eau qui rit en tissant la lumière.

Au mur d'une grange

Un chaudron rouge

Ronge l'aigreur du temps.

L'ardoise gélive et moirée

Discrète chamarre les toits.

Voici la vallée du Louron

Comme un jardin douloureux.

 

 

 

 

 

Le temps ronge la statue de pierre

D'où la coquille s'efface.

Est-ce tout ce qui reste

Du pèlerin de Compostelle

Que ce reste de tombe

Gagné par le silence?

Les branches des frênes, les pierres

Peut-être, ou l'écume du torrent,

Mais plus certainement un visage rieur

Garde l'écho léger de son pas,

De ses yeux nus de vieux castillan.

 

 

 

 

 

Sur les rochers presque ronds

Les lichens jaunes et noirs

Tracent leurs signes frugaux

Comme des cartes inconnues.

La lumière doucement réveille

Ces êtres sans éclat.

Rien ici pour l'impatient désir:

Il faut s'asseoir et se taire,

Attendre, jusqu'à ne plus atteindre

Que ce qui advient inexorablement.

Il faut écrire comme ils vivent,

Risquer la minérale nullité,

Pour être un peu, sans valeur,

Comme surviendra l'impossible

Saxifrage du silence.

 

 

 

 

 

Je connais un arbre

A Vielle Louron

Sorti du ventre de Jessé,

Dans la vieille église,

Sur la fresque espagnole;

Il s'appelait Marie.

Comme à leur mère les paysans confiaient

Leur angoisse glacée de nuit

A celle qui portait

Les promesses de la terre

Dans son frémissement de frêne.

Mais parfois les mots

Fuyaient les bergers ils regardaient

Le monstre aux dents pointues

Le loup va-t-en croqueur de morts

Caché dans l'ombre de l'éden.

 

 

 

 



 

Le chemin creux s'enfonce

Sous les frênes têtards

Entre deux murs de pierre.

Les moutons trottent dans la boue

Avec leurs bottines rondes;

Deux chiens échevelés

Près du berger clabaudent.

Comme il semble facile

Sous le faux soleil de février

Le poème de la vie,

Bucolique sans flûte

Dans un bosquet de hêtres.

Comme semble loin, un instant,

L'angoisse de la nuit,

Le grouillement des ombres fugitives.

 

 

 

 

 

Blanche comme la neige

Noire comme ses pierres

Et rousses comme le vent

Chargé de sable

La montagne au soleil tremble

Ce matin dans l'eau du lac.

Des canards glissent sur les cimes

Un poisson entre les dents;

Sous l'eau un oiseau passe

Il bat des ailes.

J'aime le mystère naïf

De ce matin frais comme l'eau

Où le filet trompeur des mots

Dit limpide et voile l'être

Dans sa fatrasie rêveuse.

 

 

 

 



 

Autour du lac il court

Multicolore à peine essoufflé.

Tantôt son ombre le poursuit

Tantôt elle lui échappe.

Notre narcisse est sportif:

Le flatteur délice des reflets

N'obsède plus que les canards.

Astre étranger au monde

Dans son survêtement tricolore

Il court et les voitures

Comme en écho brillent sur la route.

 

 

 

 

 

J'aime cette gravité des hommes

Dans le bar.

Ils jouent aux cartes,

Parlent des courses.

Quelques sentences,

Un verre à moitié vide,

Un peu de mousse qui traîne sur la bière.

Ils semblent habiter

Un jardin à l'ombre de la vie

Qu'ils sarclent avec des mots

Presque vides,

Désormais suffisants.

Ils pensent à leurs enfants très loin

Qui sans le savoir

Jouent à vivre à leur tour.

 

 

 

 



 

Pour une truite j'en connais

Qui se damneraient

Qui donneraient père et mère

Pour la truite dormeuse

Immobile à l'ombre du pont

Pour la truite danseuse

Droite dans le courant blanc

Pour la truite silencieuse

Face au chaos croulant des cailloux

Pour la truite fabuleuse

Toujours plus grande lorsqu'elle s'échappe

Pour la truite pour la manger

Comme certains mangent leurs ancêtres

Tendrement

Pour fuir la mort avec eux.

 

 

 

 

 

La nuit ce soir est vaincue.

La cloche sonne encore,

Mais sa voix lentement se voile,

S'assourdit malgré l'ombre.

Au creux du silence,

Les flammes montent et la danse

Encercle l'arbre sacrifié.

Les bras levés les danseuses impassibles

Lentement sans le savoir tissent

Les motifs clairs de la mémoire.

A présent il faut des chansons et du vin,

Des paroles à boire.

Loin dans l'océan des ombres

Un feu répond au feu sur la montagne,

Laissant deviner,

Dans l'océan des ombres,

Le discret sourire de la nuit.

 

 

   

 

A Carl Brenders

 

 

Sur les murs de ma chambre

Comme le jour et la nuit

Deux bêtes me regardent.

Le premier est un hibou

C'est mon autoportrait adoptif.

Il me regarde presque familier,

Il est distant comme la nuit.

L'ourson près de lui s'assied

Comme le jour candide et coloré

Cachant sous ses yeux de perle noire

Toute la violence enfantine.

Ensemble nous ratissons le jardin des mots,

Choisissant comme des pierres étranges

Quelques éclats de voix qui semblent des montagnes.

 

 

 

 


 

Dans les rues du village

Quelques maisons de pierre sagement alignées

Dans le déferlement du temps

Semblent s'assoupir.

Que sont-ils devenus,

Les inventeurs du monde?

Rendus à leurs marges

Sous les cercles de pierre,

Ils ont laissé sur les montagnes

Leurs semailles de noms

Que ronge l'absurde étrangeté de l'oubli.

Plus rien ne sortira des roches

A présent. Elles semblent immobiles

Face au silence du ciel.

 

 

 

 

 

Croit-il

Le vieil homme

Perdu chez lui

Que le torrent se venge

Dont il vola les jouets de pierres

Pour s'en faire un foyer?

Un flot emporte ses pensées,

Froid comme la neige fondue,

Dont la rumeur l'obsède.

Assis sur le seuil

Entre les murs de galet

Il regarde à travers les montagnes,

Salue parfois les passants

De sa voix pâteuse,

Incompréhensible.

 

 

 

 

 

Un cerf passe

Près de l'Eglise

Et gagne le verger.

Les pommes, naguère tentatrices,

Jonchent le sol abandonnées.

C'est la nuit maintenant.

Il semble ne rester au monde

Qu'un bruit furtif

D'herbes foulées. Les étoiles,

Comme des bougies,

Eclairent la montagne à peine,

Battement sourd

Dans l'infini déploiement de l'ombre

 

 

 

 


 

Il est assis près des buis

Chantonnant distraitement

Une vieille chanson

Dont il change les paroles

Sans penser à ce qu'il dit.

Les mots qu'il bourdonne

Noircissent le silence

Où lentement pourtant,

D'abord comme une tache,

Revient un poème perdu

Dont la ferme saveur de fruit

Rend à son regard trouble

Un éclat semble-t-il absurde.

 

 

   

 

Traces de sanglier

Sur le pré

Le dieu le noir

La nuit multiple meurtrit

La clairière des hommes.

Ce matin,

Le feu de nouveau sur la butte

Ranimé reprend

Comme un cri désespéré.

Un drame millénaire,

Tragédie rancunière,

Couvait sous les cendres.

Du pays des renards

Je vous écris ces mots

Un peu déchiré quand même.

 

 

  

 

 

Jardinier je t'envie tes salades

La tête hirsute des tournesols

La terre chaude entre tes doigts

La rose éclose du matin

Et jusqu'aux araignées de ta glycine.

Je cultive des mots seulement et des images

Que souvent je vois sécher sur ma page

Je parle et rien ne change

Parfois la paix me fuit comme au premier jour.

Pourtant sans le silence

Que je poursuis à la lisière des mots

Comment suivre un jour entier

Le vol d'un papillon sur la prairie?

 

 

 

 

 

Oté l'artifice,

Jetés les mots inutiles,

Que reste-t-il

Au poème?

Ce silence,

Sa source où les mots s'enracinent.

Quelques lieux je crois

où les mots,

Les êtres s'accordent.

Quelques visages.

 

 

Sa source, ou son fruit?

 

 

Au pays des renards,

Quelle différence?

 

 

 

 

 

"On ne vit pas de cela

Monsieur

Mais d'onomatopées"

Michel Seuphor

 

 

Ici la parole

A peine trouve une place.

Impossible de penser

Sous le poids des pierres et de mousses.

L'aventure sèche au silence.

Des mots pourtant,

Vin épars comme l'eau des flaques,

Prennent lentement couleur et goût

En marge de nos romances.

Sur le chemin une vieille femme

Courbée cueille les fraises du talus.

Elle dit des phrases sans suite

Que le soleil dissipe avec l'ombre.

 

 

  

 

 

Assis près du chemin

Face aux rochers des falaises

Où tournent les vautours,

Je sens sourdre la grande insolence

Qui secoue la vie affairée

Comme un manteau troué de mythes.

Un rire irrésistible

Fait crouler le néant.

Pourquoi cette crainte alors,

Passée l'ivresse,

Cette impuissance à vivre seul

Face au rocher?

 

 

 



Où Vit ce chien fou

Qui suit l'invisible piste,

Fait craquer les feuilles des hêtres,

Rampe comme un adjudant pie

Sous les pointes des barbelés...

Disparaît suivant sa truffe

Dans la tendre nuit des coudriers.

Il corne de temps à autre

Comme un navire perdu

Dans la tourmente des herbes.

Il repasse sur les pierres,

Entre les bergeries,

Près des terriers de blaireaux,

Sur les traces du cerf,

Sans un instant s'écarter

De la sente invisible qu'il suit.

 

 

 

 


 

La terre est noire

Sur le chemin sous la pluie.

Les pas la marquent à peine.

Le dessin même des flaques indécises

S'y perd.

Qui demeure ici,

Dans cet après midi sans bruit,

Gris discrètement parmi le neigeux

Tapis des perce-neige?

Les toits des granges

Brillent sourdement sous les frênes.

 

 

 

  


 

Il est assis sur un rocher rond,

Immobile, comme s'il écoutait.

Il regarde devant lui,

Taiseux comme un taisson.

Il caresse la tête du chien,

Fait un geste indéchiffrable,

Comme en pensant à l'absente.

Il sourit,

Puis fronce les sourcils

Secoue la tête un peu.

"Tout ça n'a pas de sens",

Dit-il.

 

 

 

 


 

Je l'ai vu marcher,

Les mains dans les poches.

Ses yeux

Ne cherchaient plus personne.

A son tour il s'arrête

Ici, au bord du chemin,

Incapable de violence,

Soulagé de la nuit qui vient.

Il ne veut plus parler.

Il n'y a pas de mot pour dire

Le tangage de ses épaules.

 

 

 

 


 

La petite sorcière

 

 

Avec ses jambes aigrelettes

Et son menu corps d'hirondelle

Elle monte le chemin.

Son âme sèche au soleil

Comme une figue en fin d'automne.

Elle chantonne obscurément

Des paroles prises aux buissons

A l'ombre de l'été.

Puis en tournant après le chêne

Elle se perd dans les ajoncs

Comme les feux de l'hiver

Lorsque les fleurs se sont éteintes.

 

 

  

 

 

Dans les villes dans les montagnes

Dans tous les arbres dans tous les coeurs

Toujours un merle chante

Noir sous les juppes de la nuit

Ses amours saisonnières et sincères.

Sa voix s'élève et tremble elle aussi

De désir, de peur et de haine.

Avec les feuilles passent l'amour

Et l'effroi et la passion même

Du combat qui toujours reviennnent

Avec elles dans le temps qui repasse.

Nous n'irons nulle part o mon amour

Et nous perdrons jusqu'à nous oublier.

 

 

  

 

 

Au milieu de l'herbe elle rit

De la déroute des mots.

Elle ramasse des fleurs

Vertes et violettes, attentive

Au vent qui courbe les tiges.

A l'orée du bois la vieille bergerie

Posée contre une pierre

S'effeuille au fil des ans.

Elle est vêtue de noir et de rouge

On voit ses bras très ronds, ses gestes lents.

Son demi sourire échappe au temps.