Vanité




Je voudrais aller à la mort
calme, digne, décidé, 
Après avoir salué mes vieux amis,
Mon labeur achevé, mes dettes réglées,
Comme on faisait autrefois
(disent les livres).
Je demanderais les prières
Dont j'ai grand besoin.
Je voudrais être entouré de pierres
Comme au pays des vautours.
Je voudrais qu'il y ait des fleurs
Je marcherais sur un sentier ensauvagé
Je voudrais qu'il y ait des bêtes
Elles courraient partout comme si de rien n'était
Je voudrais qu'il y ait un poème
Pour ma vie
Et ce serait là, ce moment, ma mort. 



                    ❉



Dormir,
Pour toujours,
Et passer dans la nuit
Comme on traverse un fleuve.
Chaque jour, chaque jour
Le soleil revient
Et ce songe aussi.
Puis je reprends mes jouets
Comme pour oublier
Et repeindre
le silence. 



                    ❉




Hier encore,
Ici,
Les gens voyaient Mari
La blanche
Paraître au seuil des cavernes
Ils voyaient
Les Laminak dans les moissons
Des hommes sauvages
Courraient la montagne et cachaient
Leurs trésors dans les jardins de pierre
Où gisent les morts
Ils appelaient la Lune
"Ilargi"
Le soleil "iguzki"
Dieu "jainkoa"
(ce n'étaient pas leurs vrais noms)
Pour eux
"Tout ce qui a un nom existe"
"Il ne faut pas croire que c'est vrai, 
Il ne faut pas dire que ça n'existe pas" 
Je reprends ces paroles 
Comme un sentier de berger 
Tracé dans la montagne 
Et je crois comprendre: 
C'est là que j'écris. 


                    ❉




Le Graal 
Est le vrai nom de Dieu 
Qui peut être chaudron, 
Calice aussi bien, 
Ou sang du christ, 
Pain, vin, 
Cruche ou patate, 
Rien ou n'importe quoi 
Selon le coeur du chevalier. 



                    ❉





La poésie naît d'une langue 
Perdue 
-"Elle n'existe pas"- 
Et déjà blanchit, 
A travers ses brumes, 
La forêt des mots. 
C'est le silence 
Sans écho. 
Une fuite blanche 
Traverse le matin. 
Il reste un goût de nuit 
Au jour qui vient. 
Dans son armure vermeille 
Part le bon chevalier 
Une tête à la ceinture… 



                    ❉





Parfois je regarde le monde 
Comme s'il était neuf. 
Tout sur la terre 
Devient étrange et beau; 
Les noms sont des promesses 
De poèmes 
Murmurées dans le noir. 
Il y a un mort sous chaque fruit mur 
Et des choses moins graves mais toujours pleines 
Posées toutes à leur place 
Comme dites par un peintre, 
Comme effleurées d'une phrase sans fard. 
Le monde est là présent qui rit parmi l'ombre. 



                    ❉




Au centre du village 
Il y a un Jardin 
Au centre du jardin 
Il y a une maison 
Au centre de la maison 
Il y a une tombe 
Au centre de la tombe 
Il n'y a rien 
Au centre du rien 
Il y a l'océan 
Au centre de l'océan 
Il y a des montagnes 
Au centre des montagnes 
Il y a un village, 
Sur sa place une fête, 
Où l'on rit. 


                    ❉




Je rentre, ce soir, 
Fatigué d'une marche trop longue 
Dans des herbes trop hautes. 
J'ai le poids du soleil 
Sur les épaules, 
Et dans mon sang de plomb 
Le sourd battement 
De l'angoisse. 
Le temps gît à mes pieds 
Comme un film débobiné. 
Je vois danser un pantin, 
Les membres brisés. 
Je me love au fond de mon tonneau, 
Citoyen vaguement exsangue 
De cette morne décharge 
Où danse ma muse, la nuit, 
Parmi les renards. 



                    ❉





Sur les rives de l'aube 
J'ai rêvé 
D'un bonheur simple et doux 
Comme le miel du matin... 
Je l'ai savouré 
emmitouflé dans mon songe. 
Au réveil, 
Seul sous les couvertures, 
Je rendis grâce à l'heure fugace 
Et me tournai vers le jour 
Croyant que la voix de la nuit 
Ou celle peut-être de la mort, 
Saurait rompre et panifier 
Ses mensonges. 



                    ❉




Devant le chant du rougegorge 
San Virila muet d'extase 
Trois siècles demeura parmi les buis 
Perdu dans la Sierra de Leyre 
Aux portes de son monastère. 
Trois siècles plus vite que le fugace 
Hier fuirent pour l'abbé raisonneur 
Dans la Gloire claire du seigneur, 
Près d'une source vive. 
Devant le chant du rougegorge 
Qui sans savoir ni sagesse s'écoule 
Dans l'éboulement des mots morts de leur ressassement 
San Virila qui souris calmement 
Je te le demande prie pour moi 
Avant de quitter ta montagne 
Et de rejoindre tes frères 
Qui depuis trois siècles sont morts. 



                    ❉



Réponse à Maria Loynaz 



S'il n'y avait plus de poètes 
La rose encore 
Saurait en créer, 
Ou la nuit, 
La forêt, 
Le vent qui souffle sur la plaine, 
Un vautour dans le ciel, 
Les braises de la mort, 
Tout ce silence au fond des mots, 



                    ❉




Un prince dort dans la forêt, 
Ou un ours peut-être 
C'est mon crâne qu'il habite 
Et vide et remplit de silence 
Et de cris déchirants 
Comme des arbres. 
Les feuilles passent 
Les saisons tombent 
C'est banal 
Et moi aussi. 
Mais l'arbre reste 
Longtemps 
Et le silence toujours 
Je crois. 
C'est comme ce poème 
Qu'on pourrait intituler 
"et" 
Tant il se plie et s'enroule 
Autour de ce silence 
Essentiel 



                    ❉




Ils sont tristes les champs nus de Beauce 
Nus sous le ciel bas d'automne 
Tristes sans appel en moi 
Lourds des heures tombées 
Comme stériles en leurs sillons 
Et froids 
D'une mémoire qui me dépasse 
D'un autrefois 
Que j'ignore. 
Je sens sourdre en moi des semences inconnues 
Monter une moisson imprévue 
Sous le vent glacial et neuf 
Du printemps 
Notre dame des blés murs 
Se dresse parmi les cris de perdrix. 



                    ❉




Le chant du rougegorge 
Est cristallin. 
Image limpide, 
Translucide, 
Presque invisible. 
Association de mots 
(Comme on dirait de malfaiteurs) 
Invétérée, 
Ou mystère entrevu 
De la correspondance? 
Dans l'instant d'hésitation 
Au coeur cristallin de l'insignifiance 
un silence se forme 
Et s'évanouit, 
où gite notre liberté. 


                    ❉




Je pense à toi, 
Prince Enée, nocturne 
Qui emportais tes pénates 
Troyens 
Et tous tes dieux 
Je te vois 
Avec ta troupe de morts 
Tes autels fumant du sang 
D'un taureau 
Et deux moutons, 
Le blanc pour la brise, le noir pour l'orage. 
As-tu jamais voyagé 
Hors de tes songes? 
Je suis ta route, noire, 
Toujours plus profondément noire, 
Mêlé de ténèbres, 
Laissant mon corps inconnu, 
Croyant qu'une voix se lève, 
Une source parmi les mots, 
Comme le vent frémit aux feuilles du crépuscule. 



                    ❉



Je cherche un geste, 
Un mot, 
Manque essentiel 
Dont le monde 
Résonne. 


                    ❉



Jacinthes 
Ci-gisent sous vos yeux violets 
Je ne sais quels mots oubliés, 
Quels mots tus 
Qui sont ces bois et ces prés, 
Ce ruisseau... 
Jacinthes qui songerait 
A vous conter fleurette? 
Le printemps 
Est chose trop grave, 
Disent les Anglais. 
Comme vous les morts 
Je laisse remonter 
Les mots pourris de l'hiver 
Et je les voudrais fleurs 
A votre semblance 
Je les voudrais cueillir 
Et puis jeter. 



                    ❉





Avec leur silence et leur prière 
(Comme Saint François d'assise 
Peint par Bellini 
Les pieds nus devant sa grotte: 
Il laisse doucement luire le monde 
Face au crâne sur le pupitre). 
Je les vois s'entretenir 
Avec les paysans païens 
Comme Patrick et Ossian 
Dans les légendes irlandaises 
Causant autour des braises. 



                    ❉




The Great Northern Diver 
Is a bird 
With a Fascinating 
English name. 
Plongeon imbrin 
C'est joli 
Aussi 
C'est moins beau pourtant 
Je ne sais pourquoi... 
Le grand oiseau du Nord 
Me retint 
Sous la pluie cet hiver 
Et l'écho vague du chaos blanc 
D'un poème anglophone 
Avec l'amour 
Mystère mêlé à ce nom là 
Sans source et sans objet 
Sous son masque de plâtre blanc 
(j'écoute le poème qui se tisse 
Sous ma plume surpris de le trouver 
Plus savant que moi). 



                    ❉





Mari des légendes basques 
Mari 
Mari est un oiseau 
Un vautour blanc 
(Un percnoptère?) 
Mari est sorcière 
Vierge des grottes 
Reine nocturne des mondes 
Souterrains 
Elle a ce qui n'est pas 
Haut ni bas 
Grand ni petit 
Bon ni mauvais 
Mari est le silence 
Avant le premier bruit 
La source 
Avant que sourde l'eau 
Le visage 
Du non né. 
En son royaume 
Garde mémoire de tes pas 
Tu peux aussi t'ensorceler 
Oiseau devenir et visage 
D'avant le masque et rien 
Te perdre avant 
De naître au 
Silence 
A la source 
Au masque ultime 
Du vide fascinant. 



                    ❉





Je pense à David qui fut roi 
Comme le fut chacun de nous 
Qui fut aimé et qui aima 
Je pense à David le poète 
Qui fut musique et musicien 
Qui fut héros et qui fut traître 
Comme le fut chacun de nous 
Je pense à David seul face au soir 
Sentant monter dans sa voix de soldat 
Le chant secret des sources d'autrefois 
Murmure bleu de nos journées perdues 
Je pense à sa misère 
Et à sa honte. 
Je pense à David qui pourtant chantait 
Droit face à la mort. 



                    ❉




Comme l'eau claire 
Clapote la langue 
On voit tout au fond 
Scintiller le secret 
De son silence: 
Une sort de silence 
Paisible 
Désespoir si dérisoire 
Qu'on le voudrait noyer 
Sous des mots anodins... 
Et pourtant il brille 
Comme une bague tombée là, 
Jadis, 
Une alliance perdue… 


                    ❉




En une seule lettre 
Il y avait le monde 
Entier 
Entrant dans le silence 
Comme dans les sentiers du matin les premiers chasseurs 
Sur la neige. 
Alors je pris ma plume 
Et j'écrivis, tremblant 
Une seconde lettre; 
Elle contenait le ciel. 
Tu traças une troisième lettre 
Et tout disparut 
Fors le monde. 



                    ❉




Pauvre Alceste tu prends 
Les mots pour le monde 
Célimène parle 
Ses mots comme l'eau coulent 
Et brillent au soleil 
Roulant quelques marquis 
Dans leur flot. 
Mais caché dans le noir 
Comme un enfant 
Le maître des miroirs 
Rit au coeur du silence.



                    ❉




Une tulipe, un crâne, un sablier 
En équilibre 
La vie, la mort, le temps 
La vie s'écoule 
Vers la mort et qui fut belle 
Au matin 
Le soir rit du rire des ténèbres. 
Plus de mots, 
Plus de savoir face à la mort, 
Plus de rêves; 
Seule une tulipe peut encore 
Face à la mort dans l'effondrement du temps 
Expérimenter tout un jour 
L'éternité. 

 

© Emmanuel Hiriart 1998