Cette page est un extrait de je de mots texte de M.F.Lavaur publié dans le n=° 122 de Traces et repris par lui dans un tiré à part

JE est un hôte (dans son sens double: celui qui reçoit, celui qui est reçu).

Insaisissable comme la lumière.
Sans sa présence, le nid est vide, le lit froid, l'amour trompé.

JE où un est une, une est un. Mâle et femelle.(Non point l'émasculé, le travesti, la masculinisée ni même l'androgyne mais la dualité dans l'unique).

JE pluriel

Posons que le premier impératif du poète est d'habiter ses mots car JE doit, non s'en parer, en user comme comparse et faire-valoir, mais battre et bruire, ainsi que le cœur dans une poitrine.
Cet impératif,à lui seul, n'est hélas que celui de l'aveu, du cri élémentaire. Les confidences les plus franches ne suffiront pas à faire un poème. Il faut y ajouter tout le savoir-faire du tourneur de paragraphes, du lissier de périodes, du tailleur de phrases, de versets et de strophes, du ciseleur de vers.
Il faut, en outre, choisir les mots que le lecteur pourra, à son tour, habiter, reconnaître comme bruits et senteurs d'un terroir familier, même s'il est opportun, parfois, de rompre la monotonie du déjà vu par quelque innovation surprenante. Faute d'avoir réussi à prévoir les connotations qui permettent ce transfert, cette osmose, il n'aura ouvragé que de la littérature, son texte fût-il un chef d'œuvre de perfection technique, formellement irréprochable, mais creux, et vide comme un palais inhabitable aux yeux des sans-logis.

Il faut charger la prose plate, celle qui sert aux articles du Code, pour la rendre habitable. Sur ce plan, toutes les libertés sont à prendre. Même quand il se trompe, le poète a raison. Non point parce qu'il est pape, infaillible par choix, voire par nature, mais parce qu'il n'y a pas de création sans liberté, (celle d'user de néologismes ou d'enfreindre les lois de la grammaire, celle d'inventer des mots, des images, des rythmes, de bousculer les habitudes, de s'imposer des contraintes ou de refuser celles des dogmes, d'user de l'humour, des ressources de la typographie ou de la mise en page, de la vouloir orale ou seulement écrite, de la présenter en bande dessinée ou dans un contexte scénique, gestuel, musical, dramatique...)

Toutes les libertés doivent être laissées au poète, toutes, ne fut-ce que parce que lui seul aura à pâtir de ses licences et de ses interdits - puisque son partenaire, le lecteur, est seul juge-, mais, surtout, parce que l'importance de l'artiste, du poète, est de nous hisser jusqu'aux sommets, de nous entraîner dans les profondeurs auxquels nous lui aurons permis d'accéder ou qu'il aura conquis à ses risques et périls, contre notre passivité de voyeurs, notre conformisme de badauds. Ce renouveau, cette évolution, ce progrès ne sont possibles que si l'on accorde au poète carte blanche, a priori, (comme au lecteur celle de refuser - en connaissance de cause, et non sous des pressions coercitives, de l'économique à la policière, - et de critiquer, de jouir en responsable de ses choix.)

Entre la prose plate et le poème, il y a toute l'étendue de l'expression par le biais du langage, au-delà du geste et du cri. Le poème doit avoir une armature, une structure, un squelette plus ou moins apparent mais traduisible dans tous les idiomes. (Poème - arbre: l'hiver, sans neige ni givre, il est traduit en prose plate, au printemps, à l'automne, il est dans sa poésie originale; charge non fardeau ni caricature mais pulsion et tension, puissance et plénitude -de feuilles, de lumière, d'odeurs, de couleurs, de bruits, d'arabesques, d'oiseaux ou d'insectes). Seule la charge poétique, née de ce regard-qui-épouse-son-objet, que lui confèrent la force des images et des refrains, le ton général du message (au premier sens de missive, de lettre,) et la forme qui le véhicule, la parabole, la métaphore et autres procédés rhétoriques, resteront dans ce crible grossier. Rien ne demeurera des pouvoirs de la musique, du souffle singulier que déterminent les temps forts et les temps faibles, les coupes, les rejets, le rythme, la cadence...)

Rien, ou presque, du jeu des vocables, des inventions graphiques ou orthographiques, de toutes ces ressources de l'artisanat d'écrire qui font que le poème est (ou peut être) le domaine de la lecture multiple, … plusieurs niveaux, d'un texte chargé pour les relectures, d'une source toujours rejaillissante pour peu qu'on se penche sur elle, alors que la prose plate est le passage étroit et muré sur ses bords (parfois … l'autre bout) sinon sur tout son pourtour quand la porte de l'endoctrinement se referme sur celui qui s'est laissé piéger) de la lecture dans une seule dimension, une direction, vers une seule issue.

Le poème est ouverture. Au poète, pour être majeur, dans son art, c'est-à-dire responsable, de prévoir et ménager les sorties, les relais, les entrées, les jalons, les fils d'Ariane, les pauses, les verrous, les arrêts, les départs qui permettent de suivre ses cheminements, de faire, en quelque sorte, un poème nouveau … chaque relecture, ou de ne pouvoir, quelque envie que l'on ait de varier, que retrouver le même, aussi longtemps qu'on le reprenne (encore que l'Histoire ou le fait-divers, les accidents et les drames, les douleurs et les joies du quotidien ajoutent au texte des charges que le poète ne peut pas imaginer, si puissante que soit sa vision des détails et de l'ensemble de notre devenir.)

Ce JE qui anime la belle mécanique textuelle doit être sous-tendu d'un vécu, personnel en même temps qu'identifiable … celui du lecteur d'aujourd'hui mais aussi à venir, sous peine de n'être qu'un regard superficiel sur l'anecdote vite anachronique.