Du pays des renards




 Levant son parapluie
A demi
Il laisse la pluie passer un peu
Sur son visage.
Il lève les yeux vers la tour dure
Du clocher.
Il sourit. Il pleure presque.
Le grésil sur la toile dure
Tombe avec un bruit sec.
Il pense à de vieilles histoires
Qui semblent celles de sa vie.





La paysanne reste là,
Presque immobile,
Appuyée contre le mur.
Ses yeux se perdent
Dans le souvenir de la nuit
Elle ne sait plus parler.
Voici les premiers aboiements
Du matin. Elle sourit.
Elle s'éloigne lentement
Sur le chemin boueux.





Comme un jardin douloureux,
Voici la vallée du Louron.
Et d'abord ses murs de pierre
Ses frênes et ses patients chemins,
Ses anciens champs contre la forêt,
Le pas tenace des paysans,
L'eau qui rit en tissant la lumière.
Au mur d'une grange
Un chaudron rouge
Ronge l'aigreur du temps.
L'ardoise gélive et moirée
Discrète chamarre les toits.
Voici la vallée du Louron
Comme un jardin douloureux.





Le temps ronge la statue de pierre
D'où la coquille s'efface.
Est-ce tout ce qui reste
Du pèlerin de Compostelle
Que ce reste de tombe
Gagné par le silence?
Les branches des frênes, les pierres
Peut-être, ou l'écume du torrent,
Mais plus certainement un visage rieur
Garde l'écho léger de son pas,
De ses yeux nus de vieux castillan.





Sur les rochers presque ronds
Les lichens jaunes et noirs
Tracent leurs signes frugaux
Comme des cartes inconnues.
La lumière doucement réveille
Ces êtres sans éclat.
Rien ici pour l'impatient désir:
Il faut s'asseoir et se taire,
Attendre, jusqu'à ne plus atteindre
Que ce qui advient inexorablement.
Il faut écrire comme ils vivent,
Risquer la minérale nullité,
Pour être un peu, sans valeur,
Comme surviendra l'impossible
Saxifrage du silence.





Je connais un arbre
A Vielle Louron
Sorti du ventre de Jessé,
Dans la vieille église,
Sur la fresque espagnole;
Il s'appelait Marie.
Comme à leur mère les paysans confiaient
Leur angoisse glacée de nuit
A celle qui portait
Les promesses de la terre
Dans son frémissement de frêne.
Mais parfois les mots
Fuyaient les bergers ils regardaient
Le monstre aux dents pointues
Le loup va-t-en croqueur de morts
Caché dans l'ombre de l'éden.





Le chemin creux s'enfonce
Sous les frênes têtards
Entre deux murs de pierre.
Les moutons trottent dans la boue
Avec leurs bottines rondes;
Deux chiens échevelés
Près du berger clabaudent.
Comme il semble facile
Sous le faux soleil de février
Le poème de la vie,
Bucolique sans flûte
Dans un bosquet de hêtres.
Comme semble loin, un instant,
L'angoisse de la nuit,
Le grouillement des ombres fugitives.





Blanche comme la neige
Noire comme ses pierres
Et rousses comme le vent
Chargé de sable
La montagne au soleil tremble
Ce matin dans l'eau du lac.
Des canards glissent sur les cimes
Un poisson entre les dents;
Sous l'eau un oiseau passe
Il bat des ailes.
J'aime le mystère naïf
De ce matin frais comme l'eau
Où le filet trompeur des mots
Dit limpide et voile l'être
Dans sa fatrasie rêveuse.





Autour du lac il court
Multicolore à peine essoufflé.
Tantôt son ombre le poursuit
Tantôt elle lui échappe.
Notre narcisse est sportif:
Le flatteur délice des reflets
N'obsède plus que les canards.
Astre étranger au monde
Dans son survêtement tricolore
Il court et les voitures
Comme en écho brillent sur la route.





J'aime cette gravité des hommes
Dans le bar.
Ils jouent aux cartes,
Parlent des courses.
Quelques sentences,
Un verre à moitié vide,
Un peu de mousse qui traîne sur la bière.
Ils semblent habiter
Un jardin à l'ombre de la vie
Qu'ils sarclent avec des mots
Presque vides,
Désormais suffisants.
Ils pensent à leurs enfants très loin
Qui sans le savoir
Jouent à vivre à leur tour.





Pour une truite j'en connais
Qui se damneraient
Qui donneraient père et mère
Pour la truite dormeuse
Immobile à l'ombre du pont
Pour la truite danseuse
Droite dans le courant blanc
Pour la truite silencieuse
Face au chaos croulant des cailloux
Pour la truite fabuleuse
Toujours plus grande lorsqu'elle s'échappe
Pour la truite pour la manger
Comme certains mangent leurs ancêtres
Tendrement
Pour fuir la mort avec eux.





La nuit ce soir est vaincue.
La cloche sonne encore,
Mais sa voix lentement se voile,
S'assourdit malgré l'ombre.
Au creux du silence,
Les flammes montent et la danse
Encercle l'arbre sacrifié.
Les bras levés les danseuses impassibles
Lentement sans le savoir tissent
Les motifs clairs de la mémoire.
A présent il faut des chansons et du vin,
Des paroles à boire.
Loin dans l'océan des ombres
Un feu répond au feu sur la montagne,
Laissant deviner,
Dans l'océan des ombres,
Le discret sourire de la nuit.





A Carl Brenders


Sur les murs de ma chambre
Comme le jour et la nuit
Deux bêtes me regardent.
Le premier est un hibou
C'est mon autoportrait adoptif.
Il me regarde presque familier,
Il est distant comme la nuit.
L'ourson près de lui s'assied
Comme le jour candide et coloré
Cachant sous ses yeux de perle noire
Toute la violence enfantine.
Ensemble nous ratissons le jardin des mots,
Choisissant comme des pierres étranges
Quelques éclats de voix qui semblent des montagnes.





Dans les rues du village
Quelques maisons de pierre sagement alignées
Dans le déferlement du temps
Semblent s'assoupir.
Que sont-ils devenus,
Les inventeurs du monde?
Rendus à leurs marges
Sous les cercles de pierre,
Ils ont laissé sur les montagnes
Leurs semailles de noms
Que ronge l'absurde étrangeté de l'oubli.
Plus rien ne sortira des roches
A présent. Elles semblent immobiles
Face au silence du ciel.





Croit-il
Le vieil homme
Perdu chez lui
Que le torrent se venge
Dont il vola les jouets de pierres
Pour s'en faire un foyer?
Un flot emporte ses pensées,
Froid comme la neige fondue,
Dont la rumeur l'obsède.
Assis sur le seuil
Entre les murs de galet
Il regarde à travers les montagnes,
Salue parfois les passants
De sa voix pâteuse,
Incompréhensible.





Un cerf passe
Près de l'Eglise
Et gagne le verger.
Les pommes, naguère tentatrices,
Jonchent le sol abandonnées.
C'est la nuit maintenant.
Il semble ne rester au monde
Qu'un bruit furtif
D'herbes foulées. Les étoiles,
Comme des bougies,
Eclairent la montagne à peine,
Battement sourd
Dans l'infini déploiement de l'ombre





Il est assis près des buis
Chantonnant distraitement
Une vieille chanson
Dont il change les paroles
Sans penser à ce qu'il dit.
Les mots qu'il bourdonne
Noircissent le silence
Où lentement pourtant,
D'abord comme une tache,
Revient un poème perdu
Dont la ferme saveur de fruit
Rend à son regard trouble
Un éclat semble-t-il absurde.





Traces de sanglier
Sur le pré
Le dieu le noir
La nuit multiple meurtrit
La clairière des hommes.
Ce matin,
Le feu de nouveau sur la butte
Ranimé reprend
Comme un cri désespéré.
Un drame millénaire,
Tragédie rancunière,
Couvait sous les cendres.
Du pays des renards
Je vous écris ces mots
Un peu déchiré quand même.





Jardinier je t'envie tes salades
La tête hirsute des tournesols
La terre chaude entre tes doigts
La rose éclose du matin
Et jusqu'aux araignées de ta glycine.
Je cultive des mots seulement et des images
Que souvent je vois sécher sur ma page
Je parle et rien ne change
Parfois la paix me fuit comme au premier jour.
Pourtant sans le silence
Que je poursuis à la lisière des mots
Comment suivre un jour entier
Le vol d'un papillon sur la prairie?





Oté l'artifice,
Jetés les mots inutiles,
Que reste-t-il
Au poème?
Ce silence,
Sa source où les mots s'enracinent.
Quelques lieux je crois
où les mots,
Les êtres s'accordent.
Quelques visages.


Sa source, ou son fruit?


Au pays des renards,
Quelle différence?





"On ne vit pas de cela
Monsieur
Mais d'onomatopées"
Michel Seuphor


Ici la parole
A peine trouve une place.
Impossible de penser
Sous le poids des pierres et de mousses.
L'aventure sèche au silence.
Des mots pourtant,
Vin épars comme l'eau des flaques,
Prennent lentement couleur et goût
En marge de nos romances.
Sur le chemin une vieille femme
Courbée cueille les fraises du talus.
Elle dit des phrases sans suite
Que le soleil dissipe avec l'ombre.





Assis près du chemin
Face aux rochers des falaises
Où tournent les vautours,
Je sens sourdre la grande insolence
Qui secoue la vie affairée
Comme un manteau troué de mythes.
Un rire irrésistible
Fait crouler le néant.
Pourquoi cette crainte alors,
Passée l'ivresse,
Cette impuissance à vivre seul
Face au rocher?



Où Vit ce chien fou
Qui suit l'invisible piste,
Fait craquer les feuilles des hêtres,
Rampe comme un adjudant pie
Sous les pointes des barbelés...
Disparaît suivant sa truffe
Dans la tendre nuit des coudriers.
Il corne de temps à autre
Comme un navire perdu
Dans la tourmente des herbes.
Il repasse sur les pierres,
Entre les bergeries,
Près des terriers de blaireaux,
Sur les traces du cerf,
Sans un instant s'écarter
De la sente invisible qu'il suit.





La terre est noire
Sur le chemin sous la pluie.
Les pas la marquent à peine.
Le dessin même des flaques indécises
S'y perd.
Qui demeure ici,
Dans cet après midi sans bruit,
Gris discrètement parmi le neigeux
Tapis des perce-neige?
Les toits des granges
Brillent sourdement sous les frênes.





Il est assis sur un rocher rond,
Immobile, comme s'il écoutait.
Il regarde devant lui,
Taiseux comme un taisson.
Il caresse la tête du chien,
Fait un geste indéchiffrable,
Comme en pensant à l'absente.
Il sourit,
Puis fronce les sourcils
Secoue la tête un peu.
"Tout ça n'a pas de sens",
Dit-il.





Je l'ai vu marcher,
Les mains dans les poches.
Ses yeux
Ne cherchaient plus personne.
A son tour il s'arrête
Ici, au bord du chemin,
Incapable de violence,
Soulagé de la nuit qui vient.
Il ne veut plus parler.
Il n'y a pas de mot pour dire
Le tangage de ses épaules.





La petite sorcière


Avec ses jambes aigrelettes
Et son menu corps d'hirondelle
Elle monte le chemin.
Son âme sèche au soleil
Comme une figue en fin d'automne.
Elle chantonne obscurément
Des paroles prises aux buissons
A l'ombre de l'été.
Puis en tournant après le chêne
Elle se perd dans les ajoncs
Comme les feux de l'hiver
Lorsque les fleurs se sont éteintes.





Dans les villes dans les montagnes
Dans tous les arbres dans tous les coeurs
Toujours un merle chante
Noir sous les juppes de la nuit
Ses amours saisonnières et sincères.
Sa voix s'élève et tremble elle aussi
De désir, de peur et de haine.
Avec les feuilles passent l'amour
Et l'effroi et la passion même
Du combat qui toujours reviennnent
Avec elles dans le temps qui repasse.
Nous n'irons nulle part o mon amour
Et nous perdrons jusqu'à nous oublier.





Au milieu de l'herbe elle rit
De la déroute des mots.
Elle ramasse des fleurs
Vertes et violettes, attentive
Au vent qui courbe les tiges.
A l'orée du bois la vieille bergerie
Posée contre une pierre
S'effeuille au fil des ans.
Elle est vêtue de noir et de rouge
On voit ses bras très ronds, ses gestes lents.
Son demi sourire échappe au temps.



         

© Emmanuel Hiriart 1998

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